DIARY OF A FRENCH EXILE

Louis Boyera et Cathy Yersin work in progress with Lancales

COLLABORATION WITH P. H. LANCALES

Cathy YERSIN and Louis BOYERA are honored to illustrate the poetic texts of the enigmatic P. H. Lancales. The DIARY OF A FRENCH EXILE will be printed as a special edition. Work in progress…

Ecrivain aux multiples facettes, personnage énigmatique, Paul Hector LANCALES quitte très jeune la France pour partir à la découverte d’autres cultures, lui donnant prétexte à écrire son œuvre majeure qui lui prendra plus de quarante ans : « Journal d’un français en exil » – en cours de ré-édition, enrichie des illustrations de Cathy YERSIN.

Chroniqueur au New Yorker dans sa période américaine, il se lie d’amitié avec l’artiste Barbara KUNST. De leur liaison naîtra « Correspondances », puis diverses pièces de théâtre, dont « Chute libre », qui verra sa création en Avignon en 2020.

Son œuvre, outre les articles pour la presse, va de l’essai au théâtre, en passant par le roman ou la poésie. Sa plume se fait tour à tour sensible ou provocatrice, et s’exprime dans un style simple et direct, avec un grand sens de la musicalité des mots ou de la langue.

JOURNAL D’UN FRANÇAIS EN EXIL

Là, je suis bien

Bien-sûr, j’ai chaud, je sens ma peau se couvrir peu à peu d’humidité, du fait de cette chaleur quasi tropicale.  Ces tensions aussi, au bas du dos, tout près des lombaires, qui me relancent depuis ce matin. Et puis cette envie de cigarette qui ne m’a jamais vraiment quitté. Saloperie de cigarette.
Il n’empêche, je suis bien.
Cette pluie bienfaitrice qui vient nourrir cette terre que j’aime. Et cette musique au loin – on dirait du Lou Reed, comme en réponse aux clapotis légers des gouttes sur les tôles de ma maison. Il faudra que je pense à vérifier le toit.
Il n’empêche, je suis bien.
Je crois bien que c’est Tom Waits. Bah, un camé de plus ou de moins, quelle différence ?
Je crois qu’en parlant de cigarette, je vais m’en griller une. J’aime bien ma voix quand j’ai fumé. On dirait Lou Reed.
Sauf que moi, je suis vivant. Je pense même que c’est ce qui nous différencie vraiment, lui et moi. Lou peut maintenant se balader à tous étages, voir tout ça d’en haut… et s’en griller une quand ça lui chante, sans être censuré par la presse bien-pensante.
Moi, j’ai à choisir.
Une clope coupable, une chaleur suffocante, et des voisins qui ne sont pas des amis.
Il n’empêche, je suis bien.
Demain, j’irai voir par là-bas. J’aurai à choisir, et c’est là ma liberté, choisir.
Choisir d’avoir chaud, choisir de fumer, choisir d’avoir mal au dos à force d’endosser les responsabilités des autres.
Choisir de mourir aussi, quand il me plaira. De toute façon, y’a bien un moment où je serai content de me casser et d’aller voir là-bas, là où là vue permet de tout embrasser, le beau, le laid. Au final, le beau.
Il n’empêche, là, je suis bien.”

Belém, 2014

New York

La plupart des artistes n’en sont pas. Ils n’en ont que la posture. Et encore, celle-ci nous apparaît déformée, risible, caricature d’une réalité travestie, telle ces hommes singeant ces femmes qu’ils admirent, incarnant de manière pitoyable l’objet de leur convoitise, projection grotesque et attendrissante d’une humanité perdue.

New York, 1972

POÈMES

Que m‘importe l‘heure, tant que cette brise sur mon visage…

Au loin le tracteur qui travaille la terre, ensemence et laboure. Sans état d’âme, il s’affranchit de sa tâche avec application.
Dessus, le fermier, pétri de contradictions. Mi-homme mi-machine, tiraillé entre l’âme de la Terre et le produit de son Capital.
Un peu comme nous tous, girouettes pitoyables, ridicules fantoches oscillant entre nos pouvoirs chamaniques et l’espoir de gagner un jour au Quinté plus.
Alors qu’il nous suffirait de croire un bon coup pour chevaucher tous les purs sangs de la Terre !
Mais il n’est pas temps.
Que m’importe l’heure, tant que cette brise sur mon visage…

De ci de là, des mouches.
Quel degré de conscience exact peut-on attendre de cet insecte ? Dix-neuf jours d’existence permettent-ils de comprendre quoi que ce soit d’essentiel ?
La tortue, qui peut vivre jusqu’à deux cents ans, saura-t-elle en tirer parti ? Le temps joue-t-il pour elle ?
Et nous ? À labourer sans relâche cette terre depuis des millénaires, qu’en tirons-nous ?
Qu’avons-nous appris d’elle, du temps qui passe, et des amours envolées ?
Il n’est plus temps peut-être.
Que m’importe l’heure, tant que cette brise sur mon visage…

Le vent presque plus ne bouge les feuilles de ces arbres. Le tracteur semble plus proche et insistant.
Au fond, plus on est éphémère, plus on affirme sa présence. Dans trois mille ans, il y aura toujours du vent, mais plus un seul tracteur.
Et la conscience d’un être, plus éveillé j’en suis sûr, pour goûter cette divine caresse, et oublier le temps qui passe.
Que m’importe l’heure, tant que cette brise sur mon visage…

Duerne, 1989